Banda vidait lentement son sac dans l'appareil de  bois. Il ne pouvait détacher ses yeux des fèves qui, en roulant les unes sur les autres, faisaient un bruit de feuilles mortes qu'on piétine. Comme il les aimait, ces fèves-là ! (...)  Le contrôleur s'était mis à sélectionner les fèves, une à une, sans arrêt, avec complication ; son couteau lançait de menus éclairs. Il avait le visage fermé, l'œil rétréci. Banda, de plus en plus nerveux, s'accroupit, plaça le sac béant à l'endroit de l'ouverture pour récupérer les fèves. Il ne se releva pas : il attendait, tenant à deux mains son sac par les bords. Au-dessus de sa tête les craquements secs lui indiquait que le contrôleur n'avait pas terminé. Comme il était long : « Ça c'est mauvais signe », constata Banda qui, n'y tenant plus, se releva brusquement. De nouveau, leurs yeux se croisèrent. L'autre maintint les siens ; Banda aussi, quoiqu'il eût atrocement peur maintenant.

- J'ai cinq autres charges avec moi, fit-il pour dire quelque chose.

Aussitôt, il se reprocha d'avoir dit ça. Il avait parlé sans avoir été interrogé, comme autrefois à l'école lorsqu'il était menacé d'une correction. Le souvenir de ces années de constante dissimulation et de peur lui fit mal au cœur.

- Est-ce le même cacao ?

- Oui ...

- Exactement le même ?

- Mais oui !

Il n'ignorait pas tous les égards qu'il devait au fonctionnaire du contrôle, à M. le Contrôleur. Mais à dessein, il lui parlait avec nervosité, s'appliquait à crâner pour se venger d'avoir laissé paraître sa peur.

- Montre-le-moi toujours.

Pour sûr qu'il était bon son cacao. Autrement, pourquoi aurait-il dit ça : « Montre-le moi toujours ? »

Les cinq femmes s'étaient sagement groupées autour du contrôleur et suivaient l'opération non sans intérêt. Il prenait une pleine poignée de fèves dans chaque hotte : il les sectionnait toutes jusqu'à la dernière. Parfois, il sectionnait des moitiés ou des quarts de fèves.

Tout à coup Banda songea de nouveau à la phrase :  « Montre-le moi toujours. » Et peut-être qu'il était mauvais aussi, son cacao. A cette idée, il sentit comme une aiguille s'enfoncer lentement dans son cœur. Est-ce que vraiment il pourrait être mauvais, son cacao ? A son tour, il puisa une poignée de fèves dans une hotte et les pressa dans la paume de sa main. Pour être sèches, elles étaient sèches. Mais alors quoi ? Est-ce qu'elles étaient moisies au-dedans ? Il n'eut pas le temps de se trouver une réponse à cette question. En un tour de main, les costauds du contrôleur s'étaient emparés des cinq charges de cacao qu'ils amenaient vers le monceau de fèves d'où partait la fumée. Que venait donc de dire le contrôleur ?

- Mauvais, ce cacao... très mauvais. Au feu !...

Banda frémit de colère. Ses yeux s'embuèrent de larmes.

- Non, rugit-il, ce n'est pas vrai ! Mon cacao est bon !

Il bondit après les costauds du contrôleur. On aurait dit que les gardes régionaux n'attendaient que ce geste. Ils se ruèrent sur lui. Il y eût une mêlée confuse, rapide. On vit des poings, des matraques s'élever et s'abattre. Le corps gigantesque d'un garde roula par terre. Les cinq femmes qui avaient accompagnées Banda s'interposèrent courageusement.

- Vous ne pouvez pas vous battre à quatre contre lui tout seul. Vous n'êtes donc pas des hommes ? disaient-elles.

- Nous ne voulons pas nous battre contre lui, répondaient les gardes régionaux. Nous l'emmenons au commissariat de police, un point c'est tout. Ils venaient de le maîtriser. Ils l'obligèrent à se relever et lui mirent des menottes. (...)

Mongo Beti

" Ville cruelle " Ed. Africaines, 1954

 

1 - De quoi l'auteur nous parle dans ce texte ?

2 - Pourquoi le contrôle s'est-il terminé par une altercation ?

3 -  Quelle a été la réaction de Banda face à l'injustice ?

4 - Le contrôle de qualité est méritoire, mais que nous laisse prétendre l'auteur à travers ce passage ?

5 - Ce texte peut se subdiviser en combien de partie ?

 


Compréhension de texte: La vente du cacao 2020 -

 

Nom et prénom Note Date
1 oumousalamata Barry 0.00 2023-12-08 02:39:36